Black is white

photo : Olivier Gachen


Les Hawaïens de Chokebore, exilés depuis maintenant quelques années à Los Angeles, accouchent d'un déjà quatrième album, au nom quelque peu ironique de "Black Black" et persévèrent dans cette quête louable de la mélodie parfaite, prompte à libérer les larmes.

Fatigués par une tournée chaotique, un manque évident de vitamines A, B, C, etc, etc..., ils fixent le vide, apparemment étonnés d'avoir à répondre à des questions en période de jeûne forcé. Ne rêvant que d'une misérable pizza, ils acceptent quand même de réécrire l'histoire du rock et de percer certains mystères universels. Des falaises de Honolulu, lointain souvenir, à Los Angeles, mégalopole de la lobotomie en passant par Angers, France, la terre sacrée où ils ont pris l'habitude d'enregistrer leurs angoisses, leurs désirs sur support numérique, Chokebore donne sa vision du monde et assoit définitivement sa réputation de groupe intègre, unique et décalé. Sad Getting Sadder dit la chanson numéro 8 sur l'album. Une drôle de philosophie pour un phénomène rare.

Troy (chant) : "En fait, lors de l'enregistrement, je pensais que cet album allait sonner trop "heureux". J'étais inquiet. Mais tout le monde me dit que c'est très dépressif alors... On aurait pu faire encore plus dépressif. On trouve ce "Black Black" joli, touchant. Chokebore veut juste écrire de bonnes chansons. Et souvent les bonnes chansons sont des chansons tristes. Tu peux parfois entendre, dans un film, un air de piano très mélancolique. Et c'est généralement ce qui rend le film beau et triste à la fois. C'est comme le titre de l'album. "Black Black", pour nous, était une expression amusante, un peu comme le langage d'un canard dans un dessin animé (sourire). C'est aussi le nom d'une marque de chewing gum japonais. C'était mignon comme nom, c'est tout..." Presque autistes, les membres de Chokebore cultivent, sans aucune prétention, ce détachement étrange, cette volonté de ne pas aborder l'écriture, la composition, comme un simple divertissement, mais plutôt comme une façon de mieux respirer, de mieux vivre. Toujours soucieux de trouver les accords dissonnants mais parfaits, ils torturent leurs instruments, leurs esprits et avouent avoir offert leurs existences à la musique. Mais les sourires timides n'ont plus le même éclat. Le temps a rongé quelques certitudes, a modifié certaines données, sans, pour autant, altérer cette foi, de toute façon, quasi inébranlable. Troy, leader fou, extraverti, explique, avec tristesse mais sans la moindre aigreur, qu'un voleur lui a dérobé son livre en Espagne. Un roman privé, fidèle compagnon de route depuis le début de l'aventure Chokebore... Une souffrance de plus, un apprentissage douloureux à vite oublier : "Cet "attentat" m'a fait comprendre que rien n'était permanent, qu'il ne fallait pas s'accrocher à l'idée d'éternité. Cela a vraiment modifié ma façon d'écrire, de vivre même..." On parle ensuite de Fugazi, des animaux de la ferme, du stress lié à Los Angeles, de la jeunesse et de la passion du public français. Et surtout de l'Amour de la musique : On a jamais autant galéré ! Pas d'argent, pas de nourriture, pas de reconnaissance. Mais cela ne change rien ! Nous jouerons jusqu'à notre mort. Nous surfons sur les échecs. Le fric n'est pas une motivation pour Chokebore et il ne devrait l'être pour personne. C'est peut-être pourquoi on n'a pas vraiment notre place sur cette planète. Quand on rentre à la maison, après nos longues tournées, on n'a pas l'impression d'être chez nous. On est partis depuis trop longtemps. Mais c'est une façon folle, intéressante de vivre. Et c'est très stimulant pour écrire." Le groupe Chokebore adore descendre les routes abruptes des collines de Los Angeles tous phares éteints, le moteur coupé, la nuit. Il essaie d'être le plus optimiste possible, tout en étant persuadé que le monde est mal barré. Et si Chokebore devait s'arrêter, peu importe, la vie est pleine de ressources : "On se prostituerait ou on conduirait des gros camions et, à la fin de la journée, on rentrerait bosser sur nos instruments (rires) !"

Elliot Constantini

Rage #36 (mai 1998)