Chokebore - Black Black

Partis d'un punk-rock assez traditionnel, les Hawaïens de Chokebore ont rapidement su s'éloigner d'un style qui commençait déjà à sentir le sapin pour aller accoucher quelque part, en solitaire, sans plus de référence ni de modèle, de la meilleure redéfinition de la formation éculée basse-guitare-batterie. Croisés ces derniers temps en compagnie de formations comme Ulan Bator ou Tortoise, Chokebore ne se fourvoie néanmoins pas dans les maniérismes du post-rock, ce nouveau gadget clinquant qui a remplacé les guitar-heroes de notre enfance dans le panthéon des névrosés de la six-cordes. "Black Black", dont la pochette, d'une aveuglante blancheur, s'applique à désarmer le propos dès son énonciation, est un album de rock, tout simple, évident et lumineux. Un rock comme on l'aimait jadis chez Boston, un rock qui a pris des coups et n'hésite pas à exposer ses blessures, un rock plus plaintif (mais jamais geignard, on n'est pas chez Jeff Buckley) que franchement viril. A l'écoute de "Black Black" et des magnifiques Sad Getting Sadder, You Are the Sunshine of My Life ou Every Move a Picture, véritables bijoux de neurasthénie, l'on se prend à rêver à ce qu'auraient pu devenir les Pixies, s'ils s'étaient laissés toucher par la grâce au lieu de foncer tête baissée dans une ornière trop grande pour eux, à ce que nous aurait donné Pavement s'ils n'avaient jamais appris à accorder leurs guitares et nous serions réduits à espérer en vain quelque chose qui se serait sans doute rapproché de ce "Black Black" enivrant.

Jean-François Micard

Prémonition #29 (juin 1998)