Le Trabendo, Paris, 30 avril 2002

photos : Pierre Mélard


Limoges, mardi 30 avril, 13 heures. Manu m'attend au lieu de rendez-vous qu'on s'était fixé la veille. Cool. C'est parti pour quelques heures de voiture, direction Paname ! En route, on écoute de tout sauf du Chokebore, histoire d'avoir la tête neutre et "lavée" pour le soir ! C'est donc successivement le nouveau Promise Ring - très tranquille pour la conduite -, la compile de chez Victory et un peu de Janis Joplin qui tourneront dans le lecteur jusqu'à l'arrivée sur Paris. Arrivés à proximité du périph, Manu dit "stop, j'vais mettre la radio maintenant !". Trop concentré sur mon volant pour pouvoir tenter une quelconque manoeuvre dissuasive, je laisse faire... Et là c'est Oasis qui prend le relais avec son nouvel album... puis tout un tas d'animateurs jeunes et cools qui nous prédisent quelques encombrements et 45 minutes de ralentissement... "Merde !". 20 minutes après, nous étions garés et marchions vers le Trabendo. Il est 17h30. Une dizaine de personnes squattent déjà devant la porte d'entrée de la salle, bien fermée ! C'est un peu déprimant ! On va donc faire un tour dans le quartier histoire de prendre l'air... Manu doit passer à la pharmacie pour s'acheter des tampax d'oreille... bref, c'est la fête ! 18h30, retour vers le Trabendo, mêmes personnes devant la porte d'entrée, qui cette fois est entrouverte. Chouette ! On décide de rentrer pour voir si on ne peut pas croiser un membre du groupe et lui demander 20 min pour une interview... L'intérieur de la salle est vraiment réussi, design signé Unkle, ambiance intimiste... grand concert en perspective ! On voit un type qui s'occupe de la tournée de Chokebore et qui nous dit que Troy est en interview, mais qu'il ne devrait pas tarder à redescendre... On attend en fumant une clope... Et effectivement, 10 minutes après, le voilà... On l'accoste gentiment avec notre accent un peu franglais, et il nous répond très aimablement que jusqu'à l'heure du concert c'est un peu bloqué niveau interviews... effectivement Rock Sound est là, Rock and Folk est là, Magic est là... Il va donc chercher Joyce, une fille de Chronowax, très gentille qui a l'air de s'occuper du planning d'interviews, et tout s'arrange ; l'interview est fixée pour après le concert. Nickel ! On ressort et on va attendre les retardataires qui doivent nous rejoindre. Pierre, mon cousin Stéphane et Jordane arrivent presque tous en même temps... Déjà l'entrée du Trabendo est assez peuplée, ça fait plaisir ! On grignote un kébab et on boit une Heineken, on fume une clope et on décide de rentrer dans la salle. La première partie a déjà commencé. C'est Infused qui se charge de chauffer la salle... pas facile, facile... J'ai retenu de la fin de la prestation une pop vraiment électro, menée par un chanteur à la voix éthérée, qui essayait tant bien que mal de faire retenir au public le nom de son groupe. Et quand il annonce la dernière chanson, c'est l'ovation générale... quelque peu déplacé quand même ! Vraiment dur le statut de première partie, et peut-être même d'autant plus quand le concert a lieu à Paris... La foule, elle, se transforme en une masse compacte (trop compacte ?!) et en un seul mouvement vient se coller contre le devant de la scène... On arrive quand même à se chopper quelques places devant, où l'on voit encore bien. "Cette attente pré concert est quand même vraiment excitante" me disais-je. En soi, on bout littéralement et on ferait tout pour qu'elle cesse, mais en même temps, un concert sans ce moment, et ben ça serait plus vraiment un concert !... Enfin, les lumières s'éteignent, la salle crie et une intro est crachée par les amplis... c'est l'intro de piano qui se trouve sur le début de l'album Anything Near Water... vraiment très bon pour faire monter la sauce ! Elle tourne 4, 5 fois et puis le groupe fait son apparition sur scène... Pas une apparition en grande pompe, non... elle est à leur image : simple, humble et belle. Tous accordent leurs instruments, le batteur met son casque noir de chantier sur ses oreilles et tout semble fin prêt. Le batteur frappe quatre coups de baguettes... et c'est parti pour l'excellent titre Narrow, présent sur A Taste for Bitters. Il n'en faut pas plus à la foule pour partir en "live" ! La voix de Troy n'est pas toujours très audible et la basse manque un peu de pêche concernant le niveau sonore... Mais peu importe... la prestation scénique est déjà extraordinaire... tous se donnent à fond et c'est très beau à voir. Puis les morceaux du nouvel album s'enchaînent rapidement. Ciao L.A., suivi du magnifique I'll Save You et le Beatlesien (Bowien ?) Ultra-Lite. La voix de Troy s'est bel et bien épanouie, elle monte aussi haut en live que sur It's a Miracle, avec la même intensité et surtout avec ce même timbre si particulier qui a fait son apparition sur le dernier album. Bad Things enchaîne et c'est vraiment chouette d'entendre une telle chanson, présente sur Anything Near Water, dont on aurait pu penser qu'elle allait passer aux oubliettes. Jon, le grand guitariste se tord sur son instrument. Il est épatant de précision lorsqu'il s'agit de jouer des notes éparpillées sur le manche... ces notes qui font (presque) toutes les mélodies des chansons de Chokebore. Avec ses quelques cheveux rabattus sur son front, son visage osseux, concentré sur l'instrument et son tee shirt "I love the waiting", ce Jon est un guitariste vraiment étonnant et charismatique. Charismatique également la sauvagerie sympathique du bassiste Frank. Aussi grand, voire plus, que son frère Jon, il frappe méticuleusement les cordes de sa basse... que ce soit d'une manière toute animale comme sur It Could Ruin Your Day, Snow ou encore Little Dream, ou d'une manière douce et toute en nuance tel que sur des chefs d'oeuvre de sensibilité comme Geneva, Police ou The Rest of Your Evening. Cette dernière chanson d'ailleurs fut un des moments forts du concert. Au beau milieu du set, voilà Chokebore parti sur la route caillouteuse de ce titre lancinant et fort dont on ne sait jamais s'il existe une fin. L'intensité monte, la distorsion des guitares explose, la batterie est frappée de manière métronomique et la voix de Troy s'insinue à merveille dans les méandres de ces notes parfaitement maîtrisées... environ 15 minutes de jouissance sonore !
Le public, conquis, semble avoir compris pourquoi il est venu ce soir ! Puis la furie entêtante de la chanson Alaska résonne dans tout le Trabendo. Il en sera de même pour le titre The Perfect Date... Tous deux extraits de Black Black... terribles ! She Flew Alone prend le relais, puis 2 titres extraordinaires tirés de Motionless, premier opus du groupe viennent nous caresser les oreilles : Coat et 60,000 Lbs. Sur Coat, Troy lâche sa gratte le temps de la chanson et part dès le refrain dans une de ses danses ésotériques et étonnantes. Lorsqu'il saisit le micro c'est pour laisser exploser ses émotions et tourner autour frénétiquement comme s'il s'agissait d'un rituel maniaque... Là encore c'est une très bonne surprise de voir et d'écouter ces titres en live... Entre temps le groupe a interprété Person You Chose, extrait du nouvel album. Troy nous raconte ici que ce texte, il l'a écrit un jour en venant en France, et conclut en disant que ce titre, il est un peu à nous... Puis c'est le triste Valentine et le désespéré et désormais incontournable You Are the Sunshine of My Life qui, à leur tour, remuent les tripes du public et celles du groupe aussi visiblement. Le premier rappel se terminera par un titre étonnant : Foreign Devils on the Silk Road. Il sera interprété d'une telle manière qu'il n'aura laissé personne indifférent. La voix de Troy est limpide, claire (le son du micro a vraisemblablement été monté) et bouleversante d'émotions. Le titre est court mais fort. Le groupe reviendra une deuxième fois... et nous fera exploser à la gueule un Comeback Thursday enragé et inoubliable. Le micro ne tient plus au pied et pend à celui-ci, si bien que Troy doit se pencher pour chanter à sa hauteur. Cela durera tout le temps de la chanson... il semble, de toutes façons, au vu de ce tableau, qu'il est plus à l'aise quand son corps est complètement tordu et disloqué que lorsqu'il doit chanter bien droit devant son micro... Il exécutera aussi une ou deux pirouettes, guitare au cou, avant de se tortiller, tel un poisson qui manque d'oxygène, sur la scène du Trabendo... Chanson finie, il se relève, remercie le public, réaccorde sa guitare et annonce une nouvelle chanson que le groupe aurait écrit la semaine passée... Elle est lente, très lente... il s'agit en fait d'une version acoustique du titre Snow... Le concert se termine sur cette ballade revisitée. Le groupe remercie chaleureusement le public, Troy scande les mots "Thank you very very much" plusieurs fois avant de quitter la scène. Les lumières se rallument, personne n'y croit trop et chacun semble rester à sa place, immobile. Lentement, nous sortons de notre léthargie passionée dans laquelle Chokebore nous a progressivement plongé en 1h30 de musique. Certains vont vers la sortie, d'autres attendent que Troy leur dédicace un album, un poster ou pose avec eux (elles ?) l'instant d'une photo, d'autres encore restent dans la salle à échanger leurs impressions... Le concert de Chokebore fût ce soir là extraordinaire d'intensité et à la hauteur de toutes les attentes... grâce à un set list relativement hétérogène mais cohérent - qui a permis de revisiter toutes les périodes du groupe -, et grâce aussi à des personnalités aussi exacerbées et passionnantes que celles qui composent ce groupe. Chokebore, ne trouvant vie qu'au travers de sa musique, a montré une fois de plus aux détracteurs que le groupe n'était pas encore prêt à s'éteindre. Et on préfère ça comme ça !...

Pierre Mélard

Melodick #3 (été 2002)