Chokebore - It's a Miracle

Chokebore : Mélancolie parfois miraculeuse

Oscillant entre électricité contenue et contenu émotionnellement sur puissant, Chokebore semble s'être réfugié depuis au moins deux albums dans une fertilité léthargique ou la latence magnifie sans carence des strates épurées d'allants subtils et délicats.

Dorénavant Chokebore nous immerge aux confins de ses errements introspectifs pour nous balancer sans filtre ni connivence des flots placides de tiraillements dépressifs. Lenteur rimant avec fraîcheur, les ambiances musicales amplifient une sensibilité exacerbée où les compos s'entremêlent sans se coaguler, juste en laissant le cœur détrempé, glacialement meurtri. Tourments s'accouplant langoureusement avec une musique fiévreuse aux accents sous aspérités, la lisseur sans fadeur déverse en toute fluidité des mélodies moins évidentes qu'il n'y paraît. Cultivant le sens de la nuance comme un séminariste part en procession rédemptive, le son captive sans jamais invectiver appuyé par des déclinaisons plaintives décharnées de tout artifice éructif, rage contrôlée, acidulée, sous liquéfaction progressive.

Encapsulant les âmes étourdies de douleur, l'amertume ressassée calfeutre nos stridences intérieures pour mieux stigmatiser toute velléité sursitaire, espérances en vacance et nonchalance en portance. De prime abord, l'univers ainsi abordé pourrait sembler bien sombre et insidieusement déprimant mais tout ce cortège à manivelles propulse de persistantes ritournelles, renvoyant nos regards vitreux dans les brisures fissurées des miroirs saturés d'insolence. Chokebore enveloppe les sentiments comme un polytraumatisé ingurgite des substances analgésiques, avec la sensation cruelle de sombrer en de mornes ruelles délavées. Point de subterfuges grossièrement enturbannés, ici la conscience contemple les affres des épris comme les égarés pactisent au carrefour des exilés.

Plongeant le scaphandre en des eaux claires guère trop écumeuses, le lugubre l'emporte invariablement sur toute gaîté anachroniquement espérée car en ces lieux l'énergie gravite sous perfusion, dans une trame suggestive où viennent s'échouer les tourtereaux terrassés.

"Ciao L.A." amorce bien rythmée une immersion dans l'album sur une cadence dépareillée par rapport au reste, mais contrastant idéalement avec ces autres dépositions ultra mélancoliques, la ligne de chant prolongeant l'agonie en un infini émoi. Un titre à rapprocher du monumental "Strange" de Built To Spill sur "Ancient melodies of the future" (un incontournable à écouter de toute urgence...) quant à la tonalité générale et aux sensations qu'il exhale. "Geneva" poursuit sur un registre plus formaté par rapport à la haute moyenne de l'album, un morceau poisseux sans pour autant évoquer le visqueux, juste un rapport étroit et ambigu comme une évidence différée, une soudaine prise de conscience, une évolution analytique, brutale réalité. "I'll Save You" ne manque pas de constituer un des piliers indispensables de ce canevas sonore où langueur ne suppose de monotonie. Ampleur symphonique, pureté sacralisée et incantations maladives, tout concorde pour nous plonger en des élucubrations abyssales à foisonnement permanent.

"Snow" débute en stridences avant que de prolonger plus avant l'affliction pré-mortem. Inéluctables soupirs "everyone I know is a slave for life, When I prey to god for it to blow apart I would go to bed with a broken heart", plus rien ne semble avoir d'importance face à ces quelques évidences, le déclin orbital laisse rayonner un soleil sans chaleur. "Be Forceful" perpétue les tristes intentions de nos astronautes étourdis de suavité, lorgnant avec indécence sur une gravitation satellitaire à poussées hormonales délicatement accentuées. Tout cela pour bien signifier que la férocité des guitares peut paraître opportune pour célébrer la moiteur assassine des lendemains de débâcle.

"Ultra-Lite" entonne sans prétention des horizons lustrés de piano endolori débrayé à rebours, la pop se fait plus immédiate, légèrement plus minimaliste mais tellement accrocheuse qu'elle incruste dans les esprits les longues complaintes ensanglottés des charpillés du sentiment. Tout glisse et se déverse, à pas lents millimétrés, sans écorchures mais de larges taillades secouant les profondeurs. Et là tout le monde se tait, l'instant magique arrive, avec insistance hypnotique, kaléidoscope intoxiqué, moulin à enivrement abreuvant mon ébriété sensorielle de rivières brassées à souhait. Allez-y, ne vous retenez-pas, chialez un bon coup, le vent d'hiver souffle parfois en mai, les fleurs recroquevillées et pétrifiées d'incisives morsures savent de quoi il retourne, "It's snowing again in both of our heads, let's sit here and watch it fall, smarter and smarter again and again...". Sobrement intitulé "Police" ce titre regardera sans vergogne et avec une égale dignité un certain "Karma Police" de Radiohead époque "OK computer".

Le morceau suivant se montrera plus poussif, un petit peu laborieux mais avantageusement extirpé du néant par une saturation des guitares égratignant les viscères à l'air des encornés de l'âtre affectif. "I Love Waiting" annonce ainsi un programme où patience ne sera pas la dernière des vertus et l'étreinte fusionnelle des corps encœurés un accomplissement libidineux autant qu'un climax intime. The deepest parts enclenchent furtivement un retour vers des ambiances plus conventionnelles sans se départir malgré tout de cet asservissement émotionnel tellement paroxystique. Un brin de monotonie embaumant de ses ternes fragrances les parcelles emmitouflées des mains trop conquérantes. Rien de spécialement renversant dans ce "Person You Chose". Bien plus enthousiasmant, le très concis et nullement osmosé "Little Dream" renvoie nos écoutilles au rayon des cœurs dépecés et des neurones à rapiécer. Rien de nébuleux pourtant dans ce titre, mais des relents apocalyptiques comme une déposition conclusive post pressurisée. Un onirisme décalé guère ravageur mais solide, réconfortant et fiable surtout, en guise de promesse sans déchéance. Pour conclure définitivement le groupe nous assène dans la douceur et l'âpreté des imbrications ambivalentes de poésie molletonnée et d'éraillements crispants, rappelant la filiation originelle vers le grunge, mais un grunge de raffinerie, "She Flew Alone".

Cet album poursuivra pour les plus érudits d'entre vous dans la droite lignée de "Black Black" leur précédent effort studio, creusant des sillions que les larmes ensevelissent sous des amas de chair retournée. A écouter en cas d'ennébulosités d'humeur noire.

Ivanowszki

L'Idéaliste (6 mai 2002)