Interview : Troy

photos : Frank Frejnik


Poète désabusé, âme solitaire, Troy chanteur angélique de Chokebore offre sa sensibilité musicale en détresse, un ultime effort pour donner une raison à une vie. Chokebore laisse perplexe, les sentiments sont confus, les émotions à peine dévoilées ou trop dévoilées on ne sait jamais trop ! La musique suit un flot de mélodies simples, sans le côté simpliste, qui placent l'auditeur en plein désarroi... Tout coule gentillement, la voix presque pleureuse fait partager son spleen, rien de bien inquiétant à l'horizon quand soudain le temps tourne à la tempête, les guitares s'emballent, Troy perd le contrôle, sa voix va percher ses notes aiguës au milieu des astres, la batterie martelle comme s'il n'y avait pas de lendemain... Habile jongleur d'émotions, Chokebore mêle pop et noise avec une facilité qui ne vous laisse que vos yeux pour pleurer... Une larme de temps à autre ça fait du bien... Snif !

K- As-tu jamais eu le sentiment que les médias arrivent à faire croire aux européens que certains groupes américains ont un gros suivi aux States quand en fait ils y sont totalement inconnus ?

Troy (chant / guitare)- Je crois que les médias font ça partout pas uniquement en Europe. Ici aux States si tu es sur MTV, il se peut très bien qu'il n'y ait pas un chat à tes concerts mais du moment que tu as une vidéo sur leur chaîne...

K- Ou peut-être est-ce aussi certains labels qui misent tout sur l'Europe pour leurs groupes et qui portent les médias européens à croire que leurs groupes sont la nouvelle révélation du mois...

Troy- Oui, mais c'est ainsi que ça marche les médias. Ca a des bons et des mauvais aspects. C'est parfois bon car ça donne une chance à certains groupes mais en même temps c'est mauvais car ça donne trop souvent la chance uniquement aux groupes qui ont le plus de moyens financiers... Aux States, c'est à celui qui a le plus d'argent ! Le plus tu as d'argent, le plus d'opportunités s'ouvrent à toi et le plus les médias seront à ta portée...

K- Je te dis ça car j'ai constaté que beaucoup de groupes que j'ai vu avec deux cent personnes dans l'audience en Europe ne récoltent même pas trente personnes aux States. Les groupes d'Amphetamine Reptile notamment sont à ranger dans ce constat...

Troy- Oui, je crois qu'il n'y aura personne à notre concert ce soir d'autant plus que juste à côté, au club mitoyen, il y a une superbe affiche (ndlr : Servotron + Pansy Division)... Je sais ce que tu veux dire, j'y ai déjà pensé moi-même mais je ne crois pas que ce soit les labels qui soient la cause de ce décallage car Amphetamine Europe est vraiment petit en tant que label. Ils ont une bonne réputation ceci dit ! Je crois que ça vient plus du fait que c'est un groupe qui vient d'un autre pays, ça attire les gens d'autant plus si c'est un groupe américain... Je crois que les gens en Europe écoutent plus attentivement. Aux Etats-Unis, la musique est dictée par MTV, si tu as une vidéo sur MTV les gens te considèrent comme un vrai groupe mais en Europe même si tu n'es pas sur MTV tu as ta chance... J'y pense souvent...

K- Comment se porte la branche européenne d'Amphetamine Reptile ?

Troy- Tu sais, je crois que c'est dur d'être un label indépendant n'importe où ces jours ci ! Amphetamine est un label indépendant et ils passent par beaucoup de coups durs. Ils ont peu d'argent et le music business c'est à propos d'argent que tu le veuilles ou non. Amphetamine en Europe se battent encore mais ils sont à genoux... Ils travaillent très dur comme nous avec Chokebore ! Nous on tourne dix mois par an, pourquoi je n'en suis pas trop sûr moi-même, mais on le fait et on essaye d'avancer coûte que coûte... Amphetamine sont comme ça car ils adorent ce qu'ils font !

K- Comment découvre-t-on la noise musique en venant d'Hawaï ?

Troy- On a tous commencé en jouant dans des groupes de punk-rock underground et moi je fais du skateboard. Hawaï c'est comme la Californie ! Quand une mode commence en Californie tu peux être sûr que la semaine suivante, Hawaï aura pris le train en marche... ca a ses bons et mauvais côtés car quand j'ai grandi là-bas tous les nouveaux groupes qui sortaient de Californie, j'y étais exposé illico. On ne les voyait jamais trop en concert ceci dit, je me rappelle avoir vu Agent Orange, Vandals, D.I., etc...

K- Tes paroles sont très tristes et émotionnelles, écris-tu uniquement après une déception ou est-ce le seul sujet qui fleurit quand tu écris ?

Troy- Je crois que c'est juste ainsi que je passe mon temps, je ne sais pas si c'est bon ou mauvais mais c'est ainsi que je raisonne. Ca fait pas mal de temps que j'écris des paroles maintenant et quand je vais écrire quelque chose de triste pour moi c'est en même temps très beau et magnifique. Naturellement, j'écris des paroles tristes. Je me dis toujours avant d'écrire mes paroles que je vais dire la vérité à 100%. Je ne me préoccupe pas de ce que les gens font ou vont penser de mes paroles.

K- As-tu jamais regretté écrire certaines paroles car tu as eu après coup, l'impression d'avoir dévoilé trop de toi-même ?

Troy- Pas vraiment car quand j'écris j'ai toujours l'impression que personne ne va jamais écouter mes paroles. Je m'en fous un peu, je n'ai rien à cacher, je suis humain avec mes qualités et mes défauts... La seule fois que je me suis senti embarassé par une de mes paroles c'est quand j'ai pensé qu'est-ce que mes amis ou mon public en général aimeraient entendre venant de moi ? J'ai donc écrit des paroles là-dessus. Parfois, tu te dis "wah ! 500 personnes vont écouter cette chanson alors que vont-ils vouloir écouter ?" Tu as toujours la possibilité d'écrire un morceau que la majorité des gens vont apprécier ou écrire un morceau que toi seul va vraiment apprécier. La seule fois que j'ai fait ça, je me suis senti vraiment coupable, on n'a jamais enregistré ce morceau, on l'a jeté aux oubliettes... Mais ça m'a beaucoup appris sur moi-même, sur ce que je veux vraiment... La seule chose qui m'importe vraiment c'est de m'exprimer, le reste n'a pas vraiment d'importance...

K- Avec le temps, t'est-il difficile de chanter les paroles de tes morceaux et de retrouver en toi les sentiments qui t'ont poussé à écrire ces paroles afin de les exprimer à leur juste valeur ?

Troy- Pas vraiment... En ce moment, on joue encore quelques morceaux du premier album mais ces paroles font partie de moi, de qui je suis ou de qui j'ai été... Ce n'est pas si dur !

K- Vous semblez tourner l'Europe bien plus que les Etats-Unis à ce stade, comment est-ce que ça se passe pour vous en Europe ?

Troy- Ca s'améliore à chaque fois ! on y est allé à plusieurs reprises et on a vraiment apprécié l'ambiance générale donc maintenant on s'assure d'y aller régulièrement, sur les deux dernières années, on y a passé à chaque fois plus de six mois... Ca s'améliore car on se donne à fond à chaque fois que l'on y va, on adore y tourner !

K- Quel souvenir gardes-tu de votre première tournée avec Guzzard & Today Is The Day ?

Troy- Ce fut super car c'était la première fois où nous allions tous en Europe ! Tourner pour moi, c'est un conflit des extrêmes, j'y trouve ma tasse de thé mais en même temps ça me déséquilibre beaucoup. Tous les jours, je me retrouve totalement dépressif et puis quelques minutes plus tard je suis tout souriant.

K- Qu'est-ce qui te rend dépressif en tournée, est-ce le fait de ne vraiment faire qu'une heure de "travail" quand tu es sur scène par jour et puis gaspiller 23h ?

Troy- Exactement ! En tournée, je n'ai rien pour me stimuler. Je lis un peu, j'écris et cette fois j'ai pris ma guitare acoustique mais je trouve peu de choses qui me stimulent... Une des seules choses, c'est quand je rencontre des personnes intéressantes et quand on joue. Je ne bois plus vraiment non plus...

K- Votre troisième album semble recueillir une réponse très favorable de la part de la presse. Sur vos précédents albums, les avis étaient souvent très partagés à votre sujet, c'était souvent tout noir ou tout blanc. Comment réagis-tu quand tu lis une mauvaise chronique de ton album ?

Troy- Je ne lis généralement pas nos chroniques... L'autre jour pour la première fois en quelques années, j'ai lu une chronique de notre album et ça m'a fait rire ! Ce n'est que l'opinion d'une seule personne, ça ne veut rien dire si ce n'est à eux ! Si quelqu'un va descendre mon groupe en flèche, je pense qu'ils ont tort... (rires) Je sais que tout le monde ne va pas aimer notre musique. On a un son particulier c'est inévitable...

K- Vous êtes toujours présenté comme la face pop d'Amphetamine Reptile et j'ai remarqué que beaucoup de gens à la première écoute de Chokebore sont très surpris par vos mélodies, ce son pop. Penses-tu que l'image noise, agressive générée par Amphetamine joue contre vous ?

Troy- Peut-être plus sur nos débuts. Souvent en concert, tu te rends compte que les gens sont là pour écouter de la musique de tarés, de la musique qui va vite. Sur chacun de nos morceaux un peu plus rageur tout le monde s'enflamme et dès qu'on redevient pop c'est le calme plat mais j'en ai rien à foutre on continue à jouer des morceaux calmes... Souvent ce qui se passe c'est que les gens se rendent compte une fois qu'ils ont quitté le concert qu'ils ont apprécié le groupe. C'est une énergie différente.

K- Etiez-vous très surpris quand Amphetamine vous ont signé ?

Troy- Oui, totalement, on a juste envoyé une démo car on adorait leurs groupes, les Cows, Hammerhead... Ils ont voulu faire un single et c'est parti de là ! Ce sont des gens très honnêtes.

K- As-tu le sentiment qu'avec l'âge tu devient plus optimiste ou plus pessimiste ?

Troy- Wha ! Là, tu me colles sur celle-là... (ndlr : Troy prend quelques instants de réflexion) J'y pense tous les jours, je ne sais pas si je suis optimiste, je crois que je suis plus réaliste. Je crois que je suis un peu des deux en fait. A chaque nouvelle expérience que la vie m'apporte, ça m'ouvre des horizons. Souvent, j'ai le sentiment, presque la conviction que rien au monde ne veut dire quoi que ce soit. Et que la seule chose qui veuille dire quelque chose à mes yeux et qui m'ai apporté quelque chose de plus que le quotidien, c'est la musique, écrire des morceaux. C'est une question très dure à répondre. Chaque jour, je deviens plus pessimiste que le jour d'avant et puis pendant une minute je deviens optimiste.

K- Quels sujets ou situations t'effraient dans la vie ?

Troy- Je crois que c'est les gens qui m'effrayent... La façon dont les gens interagissent entre eux, c'est ça qui me fait peur. Mon but dans ma vie, c'est de m'éloigner de la société dans laquelle je vis. La première partie de ma vie, je tiens à la passer dans la société, la seconde partie à l'écart de la société. C'est ce que je veux faire. Soit m'exiler à Tahiti ou vers une plus petite île et vivre le reste de ma vie, tout seul, sans personne... Mais pas juste après le groupe, il y a encore beaucoup de choses que je souhaite accomplir, je ne suis jamais encore tombé amoureux de quelqu'un par exemple... Je veux vivre en repli, pour réfléchir, écrir et vivre libre de toutes contraintes. Beaucoup de choses m'ennuient dans notre société. J'ai l'impression que les gens consacrent leur vie à leur travail et oublient tout le reste, c'est une chose qui m'effraie. Je crois que le potentiel de l'homme est bien plus grand que juste parler du nouveau menu à Mc Donald ou du dernier match sportif. Je n'aime pas cela, ça me fait peur mais je ne dis pas que tous ces gens ont tort, tout le monde a raison du moment qu'il sont heureux avec ce qu'ils ont ! Je ne vais pas te dire de ne pas parler de sport car c'est ridicule comme sujet, pour moi c'est ridicule mais toi tu n'es pas moi...

K- Quelle est ta préoccupation majeure en ce qui concerne ce groupe ?

Troy- Etre loyal envers nous-même. Une préoccupation qui me travaille, c'est de savoir combien, au niveau où l'on se retrouve et avec les moyens financiers qui nous sont offerts, de temps on va pouvoir tenir ! Ca fait maintenant quatre ans que l'on tourne sans relâche. Combien de temps est-ce que ça peut encore durer pour nous de voyager dans un van tous les jours pour se retrouver à des concerts où il n'y a pas un chat. On croit vraiment en ce que l'on fait et c'est ce qui nous a permis de tenir les qutres années passées, quatre années sacrifiées pour Chokebore ! Peut-être qu'on continuera pendant dix, peut-être plus, qui sait ? J'ai laissé beaucoup de choses derrière moi, la seule chose à laquelle je n'ai pas renoncé c'est la musique et mes moments de solitude où j'écris mes paroles. J'ai même renoncé à lire des bouquins, ça ne me motive plus... J'aimerais pouvoir apprécier la vie comme les autres gens le font mais je ne suis pas en ce monde pour cela... Je l'ai déjà dit mais je vais me répéter, je ne suis pas ici pour être heureux mais pour m'exprimer à travers la musique... (ndlr : je m'apprête à lui poser une autre question et Troy me coupe...) Ca sonne un peu triste tout ce que je dis, non ?

K- Oui, tu commences à me rendre dépressif...

Troy- Zut ! Mais le truc c'est qu'il y a des moments magnifiques durant mes périodes d'écriture, de composition, c'est à ce moment là que je ressens toutes les émotions de la vie... J'ai juste une technique différente de la plupart des gens pour en arriver à mes fins. Je suis comme tout le monde, je recherche la félicité... Quand je ne réagis pas comme tout le monde aux situations et que je parais replié sur moi-même, souviens toi qu'en moi il y a un lieu où je trouve cette félicité. Certaines personnes atteignent ce point en communiquant entre eux, en parlant, en allant boire un coup, en allant voir un match de sport, j'ai juste une approche différente...

K- Comment se passe donc la vie avec les autres membres du groupe. Interagis-tu beaucoup avec eux ?

Troy- Oui, tout à fait... On est très très différent les uns des autres mais pour une raison inconnue on s'entend très bien entre nous ! Ca fait cinq ans qu'on joue ensemble ! On est assis les uns à côté des autres tous les jours, on dort les uns à côté des autres tous les jours et on ne s'est jamais pris la tête une seule fois !

K- Est-ce que tu parles ouvertement avec eux ?

Troy- Non ! Enfin, on communique... Entre eux ils sont plus confortables pour parler qu'avec moi mais ça en revient à ce que je te disais... Ils ont une meilleure manière de communiquer, ils peuvent parler de n'importe quel sujet entre eux et c'est agréable mais quand je m'assieds avec eux, je n'ai pas vraiment envie de parler intensément, ce n'est pas ce qui traverse mon esprit... Ils ont raison d'agir comme ils le font car ils sont toujours en train de rigoler et c'est de bons moments. Parfois je passe quelques moments avec eux... On est tous frères en quelque sorte dans ce groupe mais on est des frères éloignés.

K- Pourquoi est-ce donc toi qui fait les interviews si tu n'es pas le plus à l'aise pour t'exprimer ?

Troy- Le truc c'est que j'aime parler de notre musique, c'est une chose très importante à mes yeux. John (guitare) fait parfois aussi des interviews. Ce qui est sûr c'est que si tu avais fait l'interview avec lui, tu aurais probablement eu une interview totalement différente... Ce qui est une bonne chose ! Je ne peux pas parler au nom des autres membres du groupe, la seule chose que je puisse dire au nom du groupe c'est que l'on croit tous en ce que l'on joue... Ce groupe c'est la combinaison de nous trois...

Kelly Saux

Kill… What? #5 (1997)