Interview : Jon & Troy

Chokebore de nouveau dans Kérosène ? Ca n'était pas arrivé depuis au moins... un numéro ! Mais l'interview précédente ayant été réalisée par fax, elle laissait comme un goût d'inachevé dans la bouche, surtout le fait de ne pas les avoir vus sur scène. Alors quand l'opportunité de les suivre sur deux dates (Paris et St Quentin) et de leur parler de vive voix s'est présentée, c'est mon cœur qui a parlé. Après avoir retrouvé ma lucidité, il m'a semblé intéressant d'orienter notre entrevue vers leur dernier album en date, "A Taste for Bitters", sorti en septembre dernier. En espérant que ce qui suit vous permettra de voir Chokebore sous un autre angle : quatre personnes très ouvertes et très gentilles dont la musique fait surtout ressortir le côté sombre.

Chokebore - Douce mélancolie

Pouvez-vous vous présenter et nous dire comment vous vous êtes rencontrés ?

Troy : Le groupe est composé de moi-même, Troy, de Jon qui joue de la guitare, de James qui est à la basse et Mike, notre nouveau batteur. On a commencé le groupe à Hawaï. Auparavant, on jouait tous dans des groupes punk-rock de là-bas. Et puis on s'est tous enfermés dans une chambre et on a écrit 20 morceaux en une semaine. On s'est alors dit qu'on devrait continuer. En fait ça a bien marché dès le début, on arrivait à composer facilement.

Quand j'écoute la musique de Chokebore, j'ai du mal à imaginer que vous venez d'Hawaï. Ce n'est pas ce à quoi on s'attend.

C'est vrai que les gens pensent plutôt au surf mais nous, on joue cette musique-là. Il y a des groupes de rock à Hawaï mais ceux qui y grandissent quittent l'île vers 20-22 ans. En fait la musique est plutôt dans nos têtes. On a beaucoup bougé depuis 3, 4 ans, pourtant notre musique n'est pas différente. Elle ressemble à tous les endroits où on va. Ce sont nos regards différents sur ces endroits que l'on retranscrit.

Est-ce que tu penses que "A Taste for Bitters" (enregistré au Black Box à Angers) sonne français alors ?

Non, pas vraiment. Il correspond à ce que j'ai dans la tête en ce moment. Mais la France était un super endroit pour enregistrer notre album. On était dans une ferme, isolé de tout. C'était ce qu'il nous fallait. Et le studio Black Box est un très bon studio. De plus on a enregistré avec Peter Deimel qui est pratiquement le meilleur en Europe. Utiliser de vieux amplis dans cette ferme était vraiment super : le son était parfait. Cela correspond tout à fait à notre état d'esprit : connaître de nouvelles expériences, aller de l'avant. Plus ça va et plus on se sent inspirés et à l'aise pour écrire ce que l'on a vraiment envie de jouer.

On aura compris que l'album sonne exactement comme vous vouliez qu'il sonne...

Tout à fait.

Jon : Nous le voulions plus abstrait, plus émotionnel. En fait, on ne peut pas savoir avant le tout dernier moment. On ne peut pas prédire dans quel état d'esprit on sera. On avait une vague idée.

Est-ce que tous les morceaux étaient prêts quand vous êtes entrés en studio ?

J : Oui, à part quelques petites parties. Tout était pratiquement prêt.

T : A part que j'écris souvent les lignes vocales au dernier moment. Mes textes sont prêts mais je les remets souvent en ordre et j'arrange les lignes vocales assez tard. Par exemple pour "Popular Modern Themes", qui est le deuxième morceau de l'album, je n'ai trouvé ces vocaux qu'au dernier moment, pratiquement en même temps que je chantais pour la première fois.

J : On ne s'impose pas de règles. On laisse beaucoup de place au feeling même jusqu'au dernier moment. On espère également beaucoup de choses différentes en studio pour voir si on ne peut pas encore améliorer tel ou tel morceau. Ce morceau, "Popular...", on l'a complètement démonté et épuré. Il n'y a aucun effet sur la batterie ou quoi que ce soit. On voulait un son assez brut. Et ce feeling nous est venu assez tard.

Vous êtes restés combien de temps en studio ?

T : On a d'abord tourné pendant deux mois non-stop, puis on a passé une semaine dans le studio. On est reparti en Finlande, puis on a fait quelques autres dates et on est de nouveau revenu en studio pour un peu plus d'une semaine.

J : Ca doit faire entre 2 et 3 semaines en tout.

Il y a donc eu une coupure dans l'enregistrement...

J : Oui, c'est ça. On a d'abord enregistré et on est ensuite revenu pour mixer.

T : Ca permet d'avoir un peu de recul, de pouvoir y réfléchir de loin, sans être dans le feu de l'action. Pas mal d'idées nous sont venues pendant cette coupure. C'était très positif pour nous.

J : On a tourné environ deux mois avec les nouveaux morceaux avant d'enregistrer et on a donc pu les faire vivre, les faire évoluer, les amener là où on voulait les voir. Et quand on est entrés en studio, les morceaux avaient vraiment changé.

T : C'était intéressant parce qu'au départ on n'avait pas de réelle prise sur chaque morceau. On les apprenait, on les changeait pendant nos concerts jusqu'à notre entrée en studio, comme une période de gestation. Le studio est souvent une expérience éprouvante alors que cette fois on est arrivé avec des morceaux qui avaient déjà été rodés et ça a été beaucoup plus facile.

Est-ce que vous parvenez à percevoir clairement votre évolution entre "Motionless" et "A Taste for Bitters" ?

T : Comment tu la vois de ton point de vue ?

J'avais l'impression que "Motionless" était plus brut, plus rentre-dedans que le second "Anything Near Water". Mais le dernier semble être de nouveau plus brut...

T : De mon point de vue, au fur et à mesure de nos albums, nous nous rapprochons de ce que nous voulons vraiment exprimer, de ce que nous avons dans nos têtes. On se rapproche de plus en plus du son que Chokebore devrait avoir.

J : Pour le deuxième album, on voulait quelque chose de plus "nuageux", un temps couvert. Moins énervé et plus mélancolique, plus sombre.

Avec beaucoup moins de mid-tempo...

Pour ça on ne se force pas beaucoup, ça vient très naturellement, Avec le troisième album, nous voulions poursuivre sur ces chemins sombres et mélancoliques tout en rendant le son plus brut.

T : C'est pour cela que l'enregistrement était important. On a voulu épurer les morceaux au maximum pour que le son soit brut, plus agressif. On voulait des morceaux plutôt "soul", sombres mais qui sonnent tranchants, un son live. Un son agressif mais beau. Il y a beaucoup de "soul songs" sur cet album, des morceaux amers. Plus on est dans ce groupe et plus on s'approche de ce que l'on veut vraiment.

J : Mais ça évolue rapidement. Après un enregistrement, on y pense beaucoup et on a une nouvelle idée de ce que l'on veut. On s'en rapproche un peu plus à chaque passage en studio.

Est-ce que l'on peut dire que le lien tangible entre les trois albums, c'est l'émotion ?

T : C'est encore plus simple. On veut composer de beaux morceaux. On veut jouer ce que l'on aime entendre. L'émotion vient naturellement. Mes textes parlent de choses sérieuses.

Sur "Ghosts, and the Swing of Things", tu chantes "she lives her life like sad songs, and so do I" ("elle vit sa vie comme des chansons tristes, et moi aussi"), c'est autobiographique ?

Oui, bien sûr. C'est ce que tu ressens quand tu écoutes de belles chansons douces et tristes. Je ressens souvent ça et Jon également d'ailleurs. On fait beaucoup de musique et on est toujours imprégnés par ce que l'on joue.

J : Les chansons douces et tristes représentent plus ce que l'on ressent en général, plus en tout cas que les chansons rapides et enjouées.

T : Ces morceaux-là sont bien aussi mais ce n'est pas Chokebore.

Qui compose ?

Jon et Troy en chœur : Tout le monde !

T : C'est moi qui écrit les textes mais généralement, ils décrivent la musique et ce que l'on ressent en la jouant.

J : On prend beaucoup de notes.

T : Moi, j'écris tout le temps...

J : Et en même temps, on compose la musique tous ensemble. On joue, on donne notre avis. On décide ce que l'on garde, ce que l'on change.

Vous pouvez nous parler de la vidéo de "A Taste for Bitters" ?

T : On l'a tournée à Hambourg mais on ne l'a pas encore vue, alors je ne connais même pas le résultat final. On en avait une idée précise qui était bonne d'ailleurs. Tout le monde n'était pas d'accord alors je ne sais pas si le résultat sera comme on le voulait. Si ça ne nous plaît pas, on pourra toujours la refaire plus tard.

Pourquoi avoir choisi "A Taste for Bitters" pour cette vidéo ?

T : Parce que même si c'est un morceau mid-tempo, assez lent, on l'aime beaucoup. Tout le monde dit que pour une vidéo, il faut un morceau rapide, entraînant, mais nous on voulait un morceau qui nous représentait vraiment. "A Taste for Bitters" est pile au centre de ce que nous sommes : le morceau est lent puis agressif. Il est représentatif de ce que nous sommes.

N'est-ce pas en même temps une confession sur la musique que vous aimez ? (a taste for bitters = un penchant pour ce qui est amer)

T : C'est vrai mais les morceaux sont en même temps pleins de vie. Il y a également un second sens : on aime beaucoup boire des bitters (ndr : bières). Le titre de l'album va dans le même sens que "she lives her life like sad songs"... Pourtant je ne trouve pas que les morceaux soient déprimants. Ils sont sérieux et tristes.

Vous avez pourtant l'air plutôt optimistes dans la vie, comment l'expliquez-vous ?

J : On a écrit les morceaux alors qu'on n'était pas en vie.

T : Peut-être parce que c'est un côté de nos personnalités. A certains moments de la journée, je me sens très bien... enfin, pas récemment.

J : On aime la vie mais pour des raisons que j'ignore, notre relation avec la musique va de ce côté. Même si on aime la vie, quand vient le moment de composer, ce sont des choses plus tristes, mélancoliques qui sortent.

Le côté sombre apparaît plus facilement...

T : Ca ne me paraît pas si sombre que ça.

J : Ce n'est pas non plus un soleil radieux. "Nuageux, couvert" est ce qui correspond vraiment à notre musique.

Vous êtes en France pour combien de temps ?

Une semaine. En fait on est en pleine tournée aux EU. Cette semaine en France s'est présentée alors on est venus. Mais dans cinq jours (ndr : c'était en novembre) on repart jouer aux EU, écrire...

Vous venez juste de finir l'enregistrement d'un album et vous écrivez déjà ?

T : C'est assez rapide mais on a beaucoup de choses en tête. J'ai de super morceaux dans ma tête, meilleurs que ce que j'ai jamais écrit. On prend beaucoup de notes quand on est en tournée et on a toujours notre petit magnétophone avec nous.

Vous songez déjà à sortir un autre album, vous ne pensez pas que votre label vous le déconseillerait ?

J : On commence simplement à écrire. On va écrire pendant un mois et demi et après on part de nouveau en tournée. Ce qui est bien, c'est que ces morceaux seront déjà dans nos têtes et pourront évoluer. On en jouera quelques-uns en concert assez rapidement. On aime rôder les nouveaux morceaux en concert pour les faire vivre. On devrait de nouveau enregistrer quelque chose au printemps.

(ndr : ils reviennent également en France en avril -le 5 à Nancy avec Sloy- et c'est immanquable).

Vous en jouez déjà ?

T : Non. On n'a eu que trois semaines avant de venir ici, alors on en a profité pour apprendre les morceaux à notre nouveau batteur. Il s'est habitué très rapidement à notre musique. Notre ancien batteur avait de très gros problèmes d'oreilles. Elles sifflaient continuellement et il a été obligé d'arrêter. C'est vraiment dommage... Mais je pense qu'on retravaillera avec lui dans le futur, il est très bon.

Vous commencez à être relativement connu en France. Comment ça se passe aux EU ?

C'est difficile à percevoir. Nous n'avons pas assez de recul. En tout cas, une chose est sûre : que l'on joue devant 300 personnes en France ou 5 personnes dans une ville perdue des EU, c'est aussi excitant pour nous. On ressent toujours la même intensité pendant les concerts. Dans les grandes villes américaines, on s'aperçoit quand même qu'il y a plus de monde qui vient aux concerts. Mais il nous est arrivé de jouer dans des villes perdues dans les montagnes devant 3 ou 4 personnes. Mais c'était bien, car ce genre d'expérience te fait réaliser pourquoi tu joues de la musique : tu ne joues pas pour le nombre ! L'autre jour, il y avait une seule personne qui assistait à notre concert, c'était dans l'état du Maine, et lorsqu'on a joué "Ghosts...", j'ai ressenti beaucoup de choses parce qu'on a vraiment très bien joué ce morceau. De tels moments me rendent heureux pour une semaine. Quand on joue parfaitement certains morceaux, on tombe dans la musique et on n'émerge plus. C'est ce qu'on aime ! De toutes façons, on a l'habitude de ne pas être connus.

Le morceau "Narrow" me fait énormément penser aux Pixies. Est-ce que leur musique a eu une influence sur votre musique ?

Je ne pense pas. C'est James qui a écrit ce morceau. Pas plus que d'autres groupes.

Vous n'êtes pas fans des Pixies ?

J : Ah, si !

T : Oui, c'est un très bon groupe, au même titre que Stevie Wonder. On écoute beaucoup de choses mais il n'y a pas d'influences particulières. Par chance, nous ne reproduisons pas, nous n'écrivons pas la même musique que nous écoutons.

Quels souvenirs gardez-vous des festivals dans lesquels vous avez joué ?

On se souviendra du Doc Martens' festival à Bordeaux. Après notre premier morceau, les amplis ne répondaient plus, impossible d'avoir du son. Il y avait 5000 personnes devant nous. On a alors commencé à jongler, à faire des sauts, des pyramides.

Vous faites souvent de la gymnastique sur scène...

J : Oui, mais à Bordeaux, c'était de la gymnastique organisée. Autrement, c'est de l'imprévu.

T : C'était amusant, sauf que je me suis broyé la jambe là-bas.

J : Et en plus on a eu des paires de chaussures gratuites (montrant ses chaussures).

Sur "A Taste for Bitters", tu chantes "see how my silence leaks" ("vois comme mon silence fuit"). Pourquoi parles-tu du silence comme d'un liquide ?

T : Parce que parfois on veut garder certaines choses pour soi mais les gens l'entendent quand même. Mais l'image que je voulais donner était différente : quand tu es tout seul dans une pièce et que tu n'es pas sorti depuis des semaines, le silence fuit, coule, devient apparent, visible... C'était l'image que je voulais représenter. En général, mes images sont littérales. Mais elles veulent souvent dire plusieurs choses différentes. Ce sont des images : se sentir bizarre, le silence qui coule des murs...

Sur un autre morceau, tu chantes "it's all car crashes and stingray spines". Quel feeling veux-tu imposer avec ces images ?

T : La rapidité, le mouvement. Notre vie va à toute vitesse mais elle est aussi trouble. Tu as certaines choses, mais tu en as également beaucoup d'autres. Tu ressens beaucoup d'émotions mais l'amusement n'est pas loin.

Il semble que le silence soit une sorte d'obsession sur cet album, tant ce thème est récurrent...

T : Ca se pourrait. L'autre fois, après un concert, j'étais assis et je me suis dit : c'est si calme ici. J'aime le silence car c'est dans ce contexte que mon cerveau fonctionne le mieux. C'est pour cela que j'adore être en Europe parce que je ne comprends rien de ce que les gens disent alors j'ai l'impression que ce qu'ils disent sonne comme de la musique.

Comme dans un autre monde ?

Oui, un monde musical et qui est calme pour moi.

Qui fait la deuxième voix sur "Days of Nothing" et quel feeling vouliez-vous donner ?

C'est moi qui fait aussi la deuxième voix. On voulait surtout que le morceau sonne bien.

J : On a ralenti la voix de Troy et on l'a jouée plus basse.

T : On sentait que ce morceau avait besoin d'une voix plus grave.

Vous avez déjà reçu des propositions de majors ?

Oui, quelques-unes mais il faut vraiment faire attention avec les maisons de disques. Il y a tant de gens qui en ont souffert. C'est un piège. Ce sera peut-être pour plus tard mais pas tout de suite. Pour l'instant on peut jouer la musique que l'on aime. C'est vrai qu'il est bien d'avoir une plus large audience mais la liberté artistique est ce qu'il y a de plus important pour nous pour le moment. Et parfois tu perds cette liberté en signant sur une major. Pour l'instant on est heureux. Les maisons de disques demandent beaucoup mais ne donnent pas grand chose.

Sullivan

Kérosène #4 (mars 1997)