Interview : Troy

Enorme révélation d'Amphetamine Reptile, dont Chokebore se détache musicalement d'ailleurs, le quatuor d'Hawaï aligne concert sur concert en Europe. Anticipant leur retour aux E.U., voici cet échange par fax interposé avec Troy, chanteur et guitariste du groupe, un mois avant la sortie de leur nouvel album.

Chokebore - étouffe l'ennui

Difficile de pénétrer le petit monde de Chokebore. Ca résiste, ça échappe. Comment expliquer en mots ce qui parait si simple quand ça va droit au cerveau ? La musique de Chokebore semble aussi insondable que la figure de proue du groupe tant Troy Bruno Von Balthazar semble secret. Une fois plongé dans le sombre océan de "Anything Near Water", leur deuxième album, il semble impossible de refaire surface. Imaginez : vous vous laissez porter par les tranquilles vagues mélodiques des intros de "Foreign Devils on the Silk Road" ou de "Comeback Thursday" quand une déferlante de guitares s'abat sur vous et vous repousse trois mètres sous l'eau. C'est littéralement en apnée que l'on traverse les quinze morceaux de l'album. Mais la voix de Troy ne vous quitte pas. Elle est toujours là, si belle, obsédante et si triste aussi. Cette voix qui soutenait des compos plus brutes mais pas pour autant moins mélodiques, sur le premier album "Motionless". Un album dont "Coat" et sa vidéo sont tirés. L'obscurité règne. Un signe. Avec le recul on comprend pourquoi Kurt Cobain avait contacté Chokebore pour ouvrir sur quelques dates de Nirvana aux E.U. en 1993. Le témoin est passé. Ce talent de songwriter ne quittera plus Troy. Souvent acrobate sur scène -parfois dangereusement- Troy l'est aussi dans ses compos avec une prédilection pour les changements de rythme. L'acrobate est également possédé sur scène, surtout en état de fatigue avancée. C'est ce que les membres préfèrent : la fatigue des longues tournées, les nombreuses dates d'affilée. C'est là qu'est né le 3ème album du groupe, enregistré en France au studio Black Box, qui sortira début octobre. L'inédit sorti sur le CD du dernier numéro d'Abus Dangereux (Face 47) est du meilleur avant-goût. "One Easy Pieces", enregistré en Finlande en mai 96 sent cette fatigue qui transcende, qui sublime : le calme avant la tempête. Après 5 mois de tourné en Europe, Chokebore est reparti aux E.U. en août mais sera déjà de retour en octobre avec notamment une date à Paris avec Prohibition. Ca promet ! En attendant...

Penses-tu que le fait d'avoir grandi à Hawaï, sur une île, a influencé la musique ou les textes de Chokebore ?

Troy : Oui, je pense que l'isolement et mes longues ballades solitaires dans l'océan Pacifique ont un effet sur mes textes ainsi que sur différentes parties de mon cerveau.

La solitude est un thème omniprésent dans tes textes. Parfois tu t'en plains mais d'autres fois c'est quelque chose dont tu as envie, comme quand tu dis "All I need is to be left alone" dans "Plus More". Comment tu perçois ce phénomène d'attirance/répulsion vis-à-vis de la solitude ?

J'ai vraiment commencé à être seul il y a un an mais uniquement parce que j'écoutais les idées des autres à propos des relations humaines. Comme tout le monde, j'ai besoin d'être seul. Parfois c'est agréable, cela peut même me rendre euphorique. C'est ce dont j'ai personnellement besoin. J'ai grandi dans la solitude et je vivrai toute ma vie dans la solitude. C'est aussi simple que ça.

La mort et les animaux sont également des thèmes récurrents dans tes morceaux. Est-ce un goût personnel ou est-ce que ces thèmes reviennent inconsciemment ?

Ce sont des symboles de parties différentes de ma vie. Et ce sont des choses que je peux voir à chaque instant.

Il semble que la musique de Chokebore attire parce qu'en tant que chanteur tu t'investis énormément dans ta musique et aussi parce que la musique de Chokebore est parfois sombre, obsessionnelle, comme si elle sortait de l'inconscient.

C'est la façon dont je vis ma vie et ma façon de voir les choses en tant qu'être vivant.

Comment composez-vous les morceaux ? Est-ce que tu écris d'abord les paroles ou préfères-tu avoir une rythmique sur laquelle t'appuyer ?

Il n'y a pas de façon précise de composer. Chaque morceau est différent dans sa composition et dans sa façon d'être abordé.

Tes textes dépendent-ils beaucoup de la musique ou correspondent-ils plus à un certain état d'esprit à un moment donné ? Par exemple, penses-tu que ce 3ème album sera différent parce que les morceaux ont été écrits dans un contexte particulier -en tournée- et qu'il a été enregistré en France ?

Je pense que les textes accompagnent la musique mais ils sont une sorte de journal intime de mes pensées et sentiments. Plus nous faisons de dates et plus nous devenons fous et je pense que cela a un impact important sur tous les aspects de la musique de Chokebore. Etre sur la route pendant cinq mois peut facilement entortiller le cerveau de quelqu'un de façon différente. C'est super.

Pourquoi avez-vous décidé d'enregistrer ce 3ème album en France ?

C'était à la fois un défi et un but d'enregistrer en France. S'isoler dans une ferme à la campagne au beau milieu de cinq mois de tournée paraissait être une idée intéressante. Alors on l'a fait !

Comment percevez-vous ce 3ème album par rapport aux précédents ?

Plus on fait partie de Chokebore et plus il devient facile d'exprimer nos sentiments dans notre musique. Ce 3ème album représente exactement ce que nous ressentons et tout ce que nous avons appris au cours des dernières années.

J'ai lu dans une autre interview que tu te sentais vraiment seul, et que tu vivais dans un monde clos. Est-ce que la musique est le seul moyen que tu aies trouvé pour l'instant pour communiquer avec les autres ?

Tout ce que je peux dire c'est que la musique m'aide à rester en vie.

Est-ce que tu penses que la passion que vous mettez dans vos concerts est un moyen de communiquer avec le public ? Ne penses-tu pas qu'en tant que groupe vous donnez beaucoup et que le public ne vous donne pas grand chose en retour ?

Notre façon à tous de nous comporter sur scène est simple : nous écoutons ce que nous faisons et nous nous plongeons intégralement dans ce que nous faisons. C'est quelque chose de fort et d'honnête pour nous. Si le public ressent quelque chose grâce à notre musique, c'est super. Mais si le public ne ressent rien, on continue quand même à faire ce que l'on aime.

Est-ce que tu apprécies quand des gens viennent te voir pour discuter après un concert ?

Oui, j'aime parler avec les gens pour voir ce qu'ils pensent exactement et pourquoi pas devenir de bons amis. Comme ça, je pourrais leur enfiler d'énormes costumes de poules et on pourrait faire des jeux vilains comme tout jusque tard dans la nuit.

Sullivan

Kérosène #3 (octobre 1996)