Chokebore - It's a Miracle

L'amer noir

Chokebore revient, son rock tendu et malade toujours aussi fascinant. L'album précédent, paru en 1998, s'intitulait Black Black et son ciel chargé n'augurait effectivement rien de bon. Un disque magnifique pourtant, magique par instants, tragique de bout en bout. Noir donc. Si noir que la disparition violente de Chokebore semblait inéluctable. Et leur retour, de fait, tient aujourd'hui du miracle.
Renseignements pris, le bien nommé It's a Miracle clôt une longue trêve qui permit à Troy Bruno Von Balthazar et les siens de se ressourcer à couvert, sur leurs îles hawaïennes d'origine. Adoptés par une Europe en mal d'émotions coralliennes (que l'on contractera en un conjoncturel Emo-Core), ils s'étaient vu offrir un strapontin sur le perron de la gloire et l'adoubement de quelques fidèles. Mais la turbulence imprévisible des flots manquait. Oahu pour l'inspiration, Los Angeles pour l'enregistrement : après deux albums mûris en Anjou, Chokebore retrouve donc l'océan, dans sa version mer d'huile et destins engloutis.
A l'évidence, on souffre encore beaucoup de mal-être sur les littoraux, même si l'inaugural Ciao L.A. ressemble à un début de guérison. Avec ses penchants noisy quasi sereins, ce premier titre laisserait presque danser l'ombre d'un refrain déguisé en feu follet. D'autres compositions, telle que l'acide Little Dream, lui emboîtent le pas, mais c'est surtout sur les frêles épaules d'une torpeur désabusée que se construit le disque. Des langueurs acoustiques de Geneva à l'entêtant piano d'Ultra-Lite se dessine une poésie désespérée.
Et si l'on reparle de Nirvana ou des Pixies au hasard d'un coup de griffe, ce serait pour en souligner les digressions floydiennes façon Atom Heart Mother ou Umma-Gumma. Voix fluette et torve, guitares chétives et enrouées, la musique malingre de Chokebore n'accompagnera pas encore cette fois les prouesses des surfeurs rayonnants, mais bâtit en onze douloureuses étapes un nouveau et magistral Golgotha sonore. Retour gagnant donc, même si les éléments induits ne poussent pas à crier victoire dans l'allégresse. Sublimement lugubre.

Jean-Luc Manet

Les Inrockuptibles #335 (24-30 avril 2002)