Chokebore - Black Black

Le rock de Chokebore coule des jours sereins à Hawaï : serpents sous le hamac, soleil noir, plage sous le mazout.

Black is black

Soutenue uniquement par sa fragilité et ses tensions, la musique de Chokebore nous étonne à chaque retour de flamme. Certes, ce n'est plus aujourd'hui son intensité et le malaise induit qui déconcertent, mais le simple fait qu'elle arrive à perdurer ainsi entre ses blessures ouvertes et ce feu étouffé qui la ronge. On s'est habitué à Chokebore, mais à l'instar d'un Iggy Pop, le mystère de sa survie laisse pantois. Fasciné par la mer et ses noyés refoulés sur les plages, miné par le nom de son groupe emprunté à la balistique des armes à feu, Troy Bruno Von Balthazar (guitare et chant) est en perpétuel sursis. Chaque nouvel album est un plaisir amer pour nous - et une douloureuse victoire pour lui. Et pour la quatrième fois donc, en composant encore avec les neurones en capilotade de son leader, le plus célèbre groupe d'Oahu (l'île principale de l'archipel hawaïen) remet ça. Le bien-être n'est toujours pas convié, mais les ressacs océaniques continuent d'alimenter l'un des plus beaux numéros d'équilibriste du bruit blanc, voire livide. Sans cesse au cœur d'un affrontement entre une nonchalance de hardcore lessivé et une poésie chancelante, mal ébarbée, les compositions de Black Black s'engouffrent dans la plaie béante laissée par le précédent A Taste for Bitters. Avec la même mélancolie aléatoire, Every Move a Picture, The Perfect Date ou encore l'incongrûment nommé Speed of Sound titubent entre glace et fièvre sans jamais trouver le point d'ancrage adéquat. Enregistrés loin du monde électrocuté, au studio-infirmerie Black Box, en pleine campagne angevine, le fluide The Sweetness ou le rugueux Alaska radicalisent une dépression qu'on pensera fatale une fois de plus. Mais en fait, dans les tourments et le vertige, passé le cap de la souffrance intolérable, plus rien ne prédispose à lâcher la rampe. On en viendrait même à parler d'avenir doré puisque Chokebore se condamne au futur en noircissant ainsi le présent. Avec Black Black, pas de demi-teinte grisaillante. Encore un disque foncier, où le ciel se bouche, où la rage vire à la prostration et dont les âmes sensibles devront éviter le venin et le feulement des sirènes. Comme ses guitares, dont on ne discerne toujours pas les nerfs en pelote de ceux en compote, les chansons de Troy se murent de plus en plus dans une introspection doucereuse et dans ces jeux dangereux où le Gun Club et Nirvana s'estropièrent à jamais. C'est peut être là sa principale défense. Chokebore parle de ses maux, plus ouvertement que les décapités précités, et trouve dans la thérapie de groupe la force de continuer un chemin qui nous effraie et nous ravit. Black Black est un autre grand album. Encore une fois, avec trois bouts de ficelle et beaucoup d'âme, Chokebore boulonne un truc à lui, rien qu'à lui, qui nous travaille bien au corps.

Jean-Luc Manet

Les Inrockuptibles #148 (22-28 avril 1998)