Chokebore - A Taste for Bitters

De furieux Hawaïens amochent le rock sonique : malaise sous les palmiers, les flots bleus ont le blues.

La marée était en noir

Le plus difficile sera sans doute d'admettre qu'il n'y a aucune incompatibilité entre la musique de Chokebore et ses origines hawaïennes. Du Gun Club aux Pixies, de Sonic Youth au Velvet Underground, de Nirvana aux Screaming Trees, de tous ces noms balancés en grappes sans souci d'assurer les liaisons phoniques n'émerge que l'ombre d'une musique blanche à l'extrême, laiteuse, blafarde. Il faudrait pouvoir y amalgamer le surf sans la surf-music, le vent sans un héroïsme de sapeur, l'écume sans les bars à matelots, l'insularité sans le chauvinisme, le soleil sans Pamela Anderson, tous ces éléments qui trouvent ici un synonyme sonique plus induit que concret. Même les guitares observent une bonne dose d'amnésie pour renaître en cette friche du bout du monde, visiblement propice mais inexploitée à ce jour. Attention, Chokebore n'a rien d'un exotisme gentiment amateur, son goût vient d'ailleurs sans ressembler pour autant à la sapidité doucereuse d'une baie tropicale. Eux connaissent le danger, la tension d'un pôle urbain, fût-il New York, Paris ou Honolulu. Leurs racines de petits Blancs (façon de parler, puisqu'ils passeraient tous les quatre inaperçus à un congrès de basketteurs) nous semblent coutumières, mais l'exil en a déformé la portée. On pourrait parler d'un certain goût du large si les mélodies de Troy Bruno Von Balthazar (chant et guitare) ne semblaient sans cesse au seuil de la noyade. On évoquera aussi les lumières crues d'un astre au zénith en les assimilant pour le coup à celles d'un bloc opératoire. Et ainsi de suite. A Taste for Bitters se lit toujours à deux niveaux : une fois au garage avec ses lignes strictes et mal attifées, une fois au grenier dès que sonne la charge des humeurs à vif. Mélancolie contrariée, rêves ratatinés, dépressions garrottées, ce troisième album est une figure libre exécutée du plongeoir noisy vers des flots de sentiments humains. Sensibilité, solitude, introspection, peur, pleurs. C'est fragile, aride, amer et véhément à la fois. C'est Chokebore, une autre terre où les fantômes crient plus fort que les vivants, où le soufre est un parfum, où le rock'n'roll redevient une aventure. Passionnante et périlleuse. Des martèlements aléatoires de Pacific Sleep Patterns au blues écorché de Days of Nothing, la ciguë s'avale d'un trait et laissera des traces. A Taste for Bitters ne s'écoute pas, il s'inocule.

Jean-Luc Manet

Les Inrockuptibles #73 (2-8 octobre 1996)