Chokebore - Black Black

Noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir : au moins, on nous aura prévenu dès le titre. Certes, Troy Bruno Von Balthazar (guitare, chant et caboche pensante) n'a jamais été un joyeux drille, mais son état psychogène du moment commence à nous inquiéter sérieusement. Pour son quatrième album, les dernières bribes de hardcore qui soudaient encore les charpentes des précédents "Anything Near Water" ou "A Taste for Bitters" passent carrément à la trappe. Aujourd'hui, le tempo se fait déliquescent, comme une plongée en apnée dans la mélancolie anthracite et le mal de vivre poisseux. En un équilibre toujours plus précaire, le plus célèbre des groupes hawaïens (résidents de Los Angeles depuis quelques années maintenant) nous rétrocède son blues blafard en une musique totalement inédite. On convoquera le Gun Club, Nirvana ou Joy Division pour rattacher Chokebore aux branches d'une frêle généalogie ,mais le destin de tous ces parrains nous laissera perplexes. On connaît trop les rapports ambigus qu'entretient Troy avec la mort pour ne pas lui prendre le pouls au fil des treize chansons ci-présentes. Il y a bien Alaska, ses guitares enragées, ses mots convulsifs, mais l'asthénie ambiante ne cède du terrain qu'en de rares instants. On conseillera d'appréhender ce disque magnifique et son noisy-rock efflanqué avec un moral à l'épreuve des balles (Chokebore est d'ailleurs le nom donné aux canons de fusils rétrécis du côté de l'oeil sombre), pour en saisir toutes les nuances, pour lire entre le noir ses richesses filigranées et ses sentiments à vif. Si les orchestrations semblent aléatoires au premier album, leur rigueur malingre, leur force acidulée se dévoile avec l'habitude, et accrédite alors l'hypothèse d'une dépression analysée et contrôlée. A aucun moment nous doutons que Troy ne travaille vraiment du bulbe, mais nous savons désormais que la psychanalyse rythmique peut encore le protéger longtemps. Pour un peu, nous parlerions d'avenir...

Jean-Luc Manet

Guitare & Claviers #196 (mai 1998)