Interview : Troy, février 1997, Genève

"Vis ta vie, ne sois pas vécu par elle. Dans la vérité et dans l'erreur, dans le plaisir et dans l'ennui, sois ton être véritable. Tu n'y parviendra qu'en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c'est celle qui, loin de t'appartenir, appartient aux autres. Tu remplaceras donc la vie par le rêve et ne te soucieras que de rêver à la perfection..."

Dans une vie antérieure, Troy Bruno Von Balthazar, le chanteur de Chokebore, a sûrement dû être Bernardo Soares, l'un des nombreux hétéronymes de Fernando Pessoa. Ce n'est pas possible autrement... Sinon pourquoi ce qu'exprime Chokebore se rapproche-t'il tant de l'univers de l'écrivain portugais ? Né des cendres de Dana Lynn, dont le seul témoignage discographique est un 7", Chokebore s'est formé sur l'île d'Hawaï avant de s'installer à Los Angeles et de se faire signer par Amphetamine Reptile Rec. (Helmet, Halo Of Flies, Surgery, Tar...). "On a commencé à Hawaï mais on a dû partir car c'était trop petit, y'avait pas assez de clubs pour jouer. On a donc déménagés en Californie." se souvient Troy. Ils sortent dans la foulée un premier single, probablement le dernier de la série "Research & Developement" où les deux morceaux bien sales et noisy, laissent présager le meilleur. Leur premier album enregistré avec Tim Mac (Guzzard, Hammerhead...) confirme tous les espoirs placés en eux. Au niveau des influences, on parle des Pixies, de Nirvana ou encore Jane's Addiction. Et si Troy ne trouve pas l'album aussi abouti que "Anything Near Water", je trouve qu'il donne une bonne idée de ce qu'était les morceaux au début : plus bruts, aux structures plus sinueuses, mais possédant déjà une particularité propre à Chokebore, à savoir l'alternance de parties faussement calmes, suivies presque systématiquement d'un déluge sonore. En 94 ils tournent aux States avec Today Is The Day et Guzzard à l'occasion du Clusterfuck Tour et assurent quelques dates de ce qui sera la dernière tournée de Nirvana. Les Hawaïens débarquent ensuite en Europe, toujours pour le Clusterfuck Tour et c'est là que le public du vieux continent pourra enfin se rendre compte de l'intensité et de la puissance scénique de leurs shows. Au printemps 95, Chokebore retourne en studio, cette fois avec Biff Sanders et sort l'excellent "Anything Near Water". Ses qualités ? Le talent de songwriter et la voix de Troy, des textes remarquables - proche du surréalisme et un gros travail sur les ambiances. S'ensuit une nouvelle tournée-marathon au cours de laquelle ils croiseront le chemin de Tocotronic, groupe de Noisy-Pop allemand avec lequel ils partageront également un split-single. C'est donc après une tournée qui les mena du cercle arctique à la Bosnie que Chokebore rentre une nouvelle fois en Studio, mais cette fois-ci en France, au Black-Box Studio près d'Angers pour enregistrer "A Taste for Bitters". "A Masterpiece" comme on dit chez Amphetamine Reptile. L'album sort fin 96 et les ramènent une nouvelle fois en Europe, après une tournée US avec Love 666. Aux dernières nouvelles, nos rêveurs ont conçu et participé à un mini-movie supervisé par Darren [Doane], le type qui s'occupe du rayon vidéo chez Epitaph. On en est actuellement à peu près là...

Pourrais-tu définir votre musique ?

Troy : Disons triste, tendant vers quelque chose de beau... C'est de la musique pour ces moments étranges où tu penses à d'autres choses, à ta vie.. C'est comme une musique sous-marine

On sent l'eau toute proche...

Troy : Yeah, j'aime la symbolique de l'eau... On a grandi à Hawaï avec de l'eau constamment autour de nous, dans toutes les directions il y avait de l'eau et c'est pour cela que c'est un symbole si présent. Chaque nuit quand je m'endors, je rêve de l'océan, chaque nuit...

Pourquoi avoir choisi Amphetamine Reptile Rec ?

Troy : Well, on a choisi ce label parce qu'il y avait de bons groupes comme Cows, Hammerhead, Helmet et bien d'autres qu'on appréciait également. On leur a juste envoyé une démo. Je trouve que c'est une bonne manière de faire, si tu as des disques, tu choisi ceux que tu préfères, tu trouves le label qui l'a produit et tu leur envoies ta cassette. C'est ce que l'on a fait.

Peux-tu nous parler de Dana Lynn, votre premier groupe ?

Troy : Well, en fait on était juste en train d'apprendre à jouer.. Quand on a commencé, je ne savais ni jouer de la guitare ni chanter. On a juste sorti un single, je sais même pas si tu peux le trouver...

D'où viennent les compos de Chokebore ?

Troy : Elles sont le reflet de nos vies. J'écris tous les jours... C'est vraiment important pour moi, c'est une des choses que j'aime le plus. J'essaye de tout aimer, mais je ne peux pas, je n'aime que certaines choses : les principales sont écrire et faire de la musique.

Je sais que tu écris un livre. De quoi traite-t-il ?

Troy : Well, ça ne parle que de moi, parce que je ne connais personne d'autre. J'ai un journal de tournée mais j'écris aussi d'autres trucs... Mes rêves sont également importants.

Si tu écris, tu dois certainement aimer lire...

Troy : Pour moi, il y a un certain parallèle entre lire et écouter de la musique : c'est bien de lire jusqu'à un certain point, ensuite tu dois t'arrêter si tu as vraiment envie d'écrire. C'est bien d'écouter de la musique, toutes sortes de musiques, jusqu'à un certain point et quand tu sais ce qu'est la musique, tu arrêtes et tu fais ta propre musique. Donc j'aime bien lire, mais pas trop car j'ai besoin de trouver mon style, pas que quelqu'un écrive des histoires dans ma tête...

Vous avez l'air d'apprécier les longues tournées...

Troy : Oui, c'est une tournée de 9 mois. Je crois qu'en tant que groupe on doit aimer tourner. Je sais pas... Shit, dans une tournée, j'aime certaines choses et d'autres moins et avec les années ces choses deviennent bien distinctes. J'aime jouer chaque soir, j'aime écrire sur la route et j'aime lorsque tout change tout le temps, mais je déteste avoir un programme, être enfermé dans une pièce pleine de types, moi et un groupe pendant 9 mois, 24h sur 24, ce n'est pas bien pour moi, j'apprécie la solitude...

Tu m'as parlé de l'importance de l'écriture et de la musique dans ta vie, mais que t'apporte réellement la musique ?

Troy : Je suppose que je n'attends pas plus de la musique que ce que peut m'apporter quelque chose que j'aime faire par dessus tout... Pour moi, c'est une manière de vivre différente. Avant j'avais une copine, j'étais heureux tout le temps mais je n'avais pas cette chose que je voulais faire dans ma vie. Ca demande beaucoup d'efforts, mais en retour, la musique m'a vraiment beaucoup apporté. En fait, ce que j'attends de la musique, c'est qu'elle m'aide à être celui que je devrais être...

Au fait, d'où vient le nom Chokebore ?

Troy : Jon, notre guitariste lisait un bouquin qui parlait de mécanisme, il a vu le mot, il aimait la manière dont il sonnait, il nous l'a proposé et on l'a accepté. Ça a commencé en tant que pièce mécanique d'une arme et maintenant, c'est quatre personnes qui font de la musique....

Sa@d et Monster Chanal

Evil Zine (février 1997)