Chokebore - A Taste for Bitters

Hawaï, pays du surf, des femmes et de Chokebore. Sous une brise légère tourbillonne une musique d'automne, libre comme l'air. Que ce soit les riffs, les percus lourdes, pesées, soupesées et plus qu'emballées, ils sont un aux sévices d'une musique noisy jusqu'à l'os, électrisée et électrisante. The end of the raining annonce l'aurore d'une saison affligée ; un aspect bien vite contrecarré par les trémolos d'une voix aussi abîmée qu'abyssale. Le chant est plaintif, c'est un raz de marée de sanglots, contenus mais sous-jacents. La musique, quant à elle, semble naître des profondeurs, loin des récifs et poncifs habituels. Les intonations de la voix sont successions de bulles, qui, une fois dépossédées et extériorisées, amènent au radeau légèreté et voiles éphémères. Mais le caprice des aléas soumet bientôt l'embarcation aux chavirements et autres dérives. Le passager all my enemies they can see in the dark promet maintes et maintes peintures, sombres, ornées de deux doigts d'oubli et un d'abandon.

Régulièrement comparé à Nirvana ou aux Pixies, Chokebore, il me semble, s'apparente plus à l'électrique, aux marques de la batterie, à la voix langoureuse, agitée et dissipée, aux breaks d'un Jesus Lizard. Le même chant, pincé et animé, se retrouve chez les deux artistes. Les reprises de Pacific Sleep Patterns résonnent, tel un roulement de vague. Les mélodies sont écorchées, enchevêtrées dans la vigueur des murmures; le mélancolique s'allie à l'énergie, l'amalgame est spécifique, propre au groupe. Il sait synthétiser et transformer les courants, les influx nerveux.

La musique est au service du texte, un pur exutoire. Ghosts, and the Swing of Things laisse sur le carreau quelques accords de guitares ennuyés, las. L'enchaînement est d'autant plus percutant : le groupe se sert du calme apparent et initial du morceau pour retarder l'explosion, fatidique dans la plupart des cas. Surgit alors un refrain amphétaminé et animé, il balaie les brumes, l'espace d'un instant. One Easy Pieces apporte son lot de break, forts savants, anarchiques, presque à contretemps. L'obscurité du chant s'évacue à grand peine d'un estomac ma foi noueux, c'est languide, organique et presque irréfléchi. Days of Nothing plonge au creux de la vague, l'affaiblissement n'attend que l'embellie libératrice. Rien ou presque ne semble pouvoir faire sortir le groupe de son autisme : le morceau s'achève sur des voix graves et déformées, nonchalantes, exténuées.

Résurrection à tribord : musique sonique en vue, les voiles du groupe sont à nouveau gonflées. Se dresse bientôt un imbroglio de paysages estomaquant, où se mêlent les sentiments les plus sombres, peinturlurés de solitude, d'incompréhension, de dialogues de sourds. The more I think, the more I think this means out de A Taste for Bitters débarque en forme de corridor, c'est une prise de conscience, un renoncement : "vous ne vous êtes pas souciés de moi, maintenant je ne me soucie plus pour personne".

Narrow, prisonnier d'un déluge noisy, fait fulminer guitares et percus ; le ton reste mélodique, quel que soit le tempo. Dieu que la vie est ennuyeuse, entonne Chokebore ; les chants tentent de faire obstacle à l'irrémédiable. All I see is what I want to see, and it's a defined line avance le groupe sur un City Rings monochrome, accompagné des flottements les plus introvertis. C'est la tristesse de toute une palette de sentiments, élagués et démontés. Les mots Smaller Steps, shadows reviennent, sont récurrents : la vision du groupe semble se brouiller peu à peu, se couper du monde. C'est ainsi que le morceau s'interrompt, brusquement, sans fondu. Your Let Down sonne le glas : un rythme lent et animé de quelques soubresauts - bientôt minuscules face aux dernières convulsions du groupe - annonce l'extinction finale, la ligne se segmente pour mieux s'éteindre.

A Taste for Bitters est un album fort, majestueux. Classieux jusque dans ses excès. Un disque viscéral, sensible et sincère, qui résiste merveilleusement bien à l'érosion.

Le Discopathe