Chokebore - Strange Lines EP

Trois années séparent cet ep du dernier album, « Black Black ». De l'eau a coulé sous les ponts. On pourrait, on pourrait faire semblant de ne pas les reconnaître, passer notre chemin.

Mais il y a quelque chose qui coule sous la peau, entre épiderme, chair et muscle. Quelque chose d'insidieux comme une eau noire. Tourbillon au-dessus d'un gouffre profond.

Bousculés par « A Taste for Bitters », assommés par un « Anything Near Water » qui aurait pu faire d'eux des stars, on est même - pour certains - parfois remontés à « Motionless » et sa rage étranglée, explosive, à l'odeur de soufre...

« Black Black » avait la saveur d'un testament, celui d'un chanteur à la barre d'un groupe jetant un regard sur son passé avec le dépit d'un état des choses qui avait tout du quai désert d'une gare.

Ma rencontre avec cet ep s'est déroulée une journée chaude, le soleil à son zénith. Je marchais à l'abri des arbres, vêtu d'un pull, le discman en fonction play... 28°c sans doute, mais cela ne m'empêchait pas de frissonner. J'étais sous l'emprise sans répit de ce trois titres.

Certes l'option low batteries a été conservée, mais les horizons se sont élargis. On voit au loin, très loin dans ce disque, tellement qu'on ne sait plus ce que ça change d'être ici ou à dix kilomètres. Il y a le goût de n'appartenir à rien, à aucun sol, pour Chokebore.

« I want to move my house away from here » chante Troy sur l'intro de « Sections ». Et on réalise que Chokebore n'a pas vraiment de nationalité... Hawaïens ? Américains ? Européens ? Juste Musiciens.

Chokebore semble tirer sa substance dans les déplacements, le nomadisme, l'impossibilité de se fixer dans une petite vie rangée. « Take a plane into the darkness. Hear the hissing of the cabin pressure lights, and try to stop myself from noticing... My life dissolves in lines when I'm home, my life dissolves in lines when I'm home ». On se rappelle la pochette d' « A Taste for Bitters ». On envie cette liberté qui trouve son équilibre nulle part sur le trajet entre deux lieux. Mais de telles pratiques ont un prix à payer... Une solitude ? « She thought she flew alone, but there I was. She thought she flew alone. »

Et la vie de Chokebore ressemble à un long train dont les disques composent chacun des wagons. http://www.chokebore.net/lyrics/. Un long fil droit qui tôt ou tard mène au doute... Les années passent et les questions se posent... Où en suis-je ? « Darling you know the way we move can seem fitful, we pretend ourselves to be graceful. I don't mean to seem too wasteful, we pretend ourselves to be graceful. Im sorry you know we should learn to be forceful, most of this is disgraceful. We pretend ourselves to be graceful » ânonne Troy sur « Be Forceful ».

Mais la force de ce disque vient de sa troisième plage, la seule qui ait pu me susciter des larmes lors du concert au Magasin 4 à Bruxelles dans le cadre de la dernière tournée... « The Rest of Your Evening ». 18 minutes d'une lente progression à se tordre par terre de douleur, de tristesse autobiographique face à une vie qui se retrouve en éclats pour être restée fidèle à ses idéaux... « No more I'll say "Hi". No more "your fine". No more "I'll stay high". I remember the way you looked all glistening with breasts, I hope we'll stay together if you ever come out west. No more... If you ever come out west again. »

Il y a toutefois quelques éclats de rires sur ce morceau, mais ils sont aussi mortifères que ceux du « Uncle Joe » des Red House Painters. Et il y a autant de désespoir poignant dans cette plage que dans les moments les plus emportés du groupe de Mark Kozelek. « Its really not that funny. Im teetering on failure "Its just another wave", I guess. I can see that there are many, I'm only getting thinner. I'm completely out of money. »

« You used to have magnets inside of you and we used to be young, do you remember too ? » Bilan de trois ans de galère entre « Black Black » et « Strange Lines » ?

« I hoped that you would stay with me. "Your giving me the impression B. that your becoming shadowy". I could hope for less from you. This has the potential to make us cleaner, its only coincidental that you turned meaner ». Chokebore touche le plafond des astres avec un Troy expulsant ses douleurs les plus intimes.

Et tout ne va pas si mal, en ce mois de Juin 2001, Chokebore enregistre son nouvel album.

Didier

Matamore (juin 2001)