Chokebore - It's a Miracle

Quatre ans séparent « It's a Miracle » de son prédécesseur. C'est beaucoup, mais peu quand on songe que « Black Black » n'a jamais pris la poussière.

La première écoute de « It's a Miracle » se fait à rebrousse-poil, comme papier d'étain, presque désagréable. Tout au plus remarque-t-on l'un ou l'autre titre d'emblée accrocheur. Puis le temps fait son office et peu à peu laisse entrevoir les ouvertures, les points d'arrimage d'un disque dans lequel on entre sans date de sortie.

« It's a Miracle » accomplit également le meurtre du, des pères, ses prédécesseurs « Black Black » en 1998 et « A Taste for Bitters » en 1996. L'écriture est plus resserrée - 38 minutes seulement -, plus mélodique, plus arrangée, plus évoluée, mature et aboutie, moins bruyante que sur « A Taste for Bitters » et moins dépressive que sur « Black Black ». Chokebore cependant y conserve toute son âme et matière et après quelques écoutes, on se sent comme chez soi, comme si le disque avait toujours existé. Seul le caractère maritime de leur musique semble ici atténué.

« It's a Miracle » est probablement plus encore indispensable que les précédents albums, car il traduit et témoigne du parcours irréprochable et du travail d'un groupe rock sans équivalent dans les annales, entre Europe et Amérique, seul maître de son destin et d'un style musical lancinant, séduisant et unique.

Le disque s'ouvre sur un « Ciao L.A. » en clin d'oeil - « Black Black » répété à longueur de refrains - et en rupture avec l'album précédent. Car plus rapide, agité, accrocheur, irrésistible, lancinant, amer, mais volontaire comme les pieds qui frappent le sol poussiéreux et avancent fermement. « I'm not here I'm looking back against the tour of "Black Black" { you cant make me stay, I am not like you are. I wont stay in L.A. and die inside my car } you're cut out from my memory. ». Troy est sans arrière-pensées, l'avenir est devant et Chokebore y va. Ce morceau est forcément accrocheur et parle à tout le monde de ces nécessités de décrocher et partir pour ne pas s'éteindre. Chokebore a la flamme.

Comme une suite à la rupture, Ciao L.A., bonjour Geneva, « Geneva » retrouve les climats mélancoliques de « Black Black », mais les convictions qui font mal ont remplacé les doutes qui laissent troublé. « My life is just like when you left it, full of rain filled with low lights and sad girls, I'm not alone when I'm without you ».

Chanson d'amour et de séduction entêtante, « I'll Save You » a la majestuosité d'un lever de soleil. On y retrouve la poésie et le langage apprécié de Troy, sa mélancolie envoûtante et son haut pouvoir de séduction subtile.

Un des points culminants de l'album est « Snow » et sa réflexion désabusée et douloureuse sur la condition humaine : « everyone I know is a slave for life.... If you free yourself you can't come back because this is the drowning and the drowning is black ». Chokebore y enchaîne climats tendus et dépressifs, comme agitant l'eau noire de la surface d'un gouffre profond.

« Be Forceful » continue sur l'angle de la grâce et de la chute, obsession constante dans leur discographie.

On est alors au cœur de l'album, en plein territoire cartographié à longueur d'albums, langueur maritime sur « Ultra-Lite », doux bercement des vagues, spleen et soleil assommant.

« It's a Miracle » est à son apogée sur le reposé et accrocheur « Police », comme une traversée en voiture, protégé derrière les fenêtres, hublots d'un environnement parfois affolant et dangereux, qu'on épie discrètement, égrenant ses petites vérités sans fard dans des réflexions cycliques.

Plus rude et âpre comme du papier émeri est « I Love Waiting », Chokebore y monte le volume comme pour s'élever dans les airs et regarder, pris de vertige, la tête vers le bas, la mer déchaînée de toute sa hauteur.

« Person You Chose » qui suit, avec son désespoir, aurait pu être inclus au sein de « Black Black ». Il y a juste un passage à la guitare et aux claviers qui traverse le morceau, comme une éclaircie dans un ciel chargé, et laisse voir le soleil et un coin de ciel bleu.

« Little Dream » est un rendez-vous chez les Pixies, époque « Doolittle » ou « Bossa nova », plaisant, enthousiasmant, efficace.

« It's a Miracle » se termine sur le tourmenté et classique « She Flew Alone » entre guitares de mers démontée, voix distordue et passages acoustiques.

A faire le bilan de « It's a Miracle », on se dit qu'il s'agit d'un bon album même s'il n'a pas le poids du définitif « Black Black », au ciel d'encre menaçant, permanent et immédiat. Chokebore est important et unique comme toujours, fondateur, fédérateur, irremplaçable.

Didier

Matamore (mai 2002)