Chokebore - Black Black

Généralement quand un songwriter se lasse du bruit, des lourdeurs ou des mauvaises manières de ses acolytes musiciens, il s'isole. En solitaire, il laisse libre court à sa mélancolie personnelle et intime, et grave quelques vérités essentielles, intemporelles. Pour Chokebore, il n'en sera pas ainsi. L'album du désespoir, de la peine, de la souffrance qu'est 'Black Black' se vit collectivement, tellement l'histoire et le parcours de Chokebore ont lié et rapproché ses membres. 'Noir, c'est Noir'.

En guise de pochette de ce quatrième album des hawaïens, un smog laiteux, immaculé, impénétrable s'étend sur une ville américaine et ses gratte-ciel verticaux. Chokebore renonce ici en grande partie aux murs de guitares noisy systématiques, à toutes ses velléités hardcore pour se complaire dans un sadcore contagieux. De bout en bout domine un sentiment de spleen langoureux, envahissant.

'Black Black' est d'une uniformité affolante, les musiciens de Chokebore s'associent en une vague unique, sans faille dont la vie se fait de flux et reflux sur les écueils et trémolos de la voix de Troy Bruno Von Balthazar. Car si le nouveau rock américain s'est trouvé un symbole idéal avec le mythe du rollercoaster, Chokebore, fier de ses origines ne démord pas de la planche de surf. Chargée de plomb cependant, celle-ci n'atteint le sommet de la déferlante que pour mieux couler ensuite. 'Black Black' ressemble à une sorte de pieuvre qui nous aspire et ne nous lâche plus le temps de ses treize titres.

Après dix écoutes ceux-ci seront encore impossibles à distinguer complètement les uns des autres. On naviguera en aveugle, certains seulement d'y voir clair à un mètre à la ronde. C'est que Chokebore a choisi ici de renoncer à toute prétention tubesque, simili-hits qu'ils s'empressaient de parsemer sur leurs albums précédents. Chokebore a bien l'intention de perdurer désormais. Cette cohérence extrême a malgré tout comme corollaire négatif une certaine pesanteur somnifère, inévitable contrepartie de cette linéarité, de cette absence d'oxygénation. Jamais le soleil ne troue l'édredon de guitares et de batteries troubles.

Là est tout le problème de Chokebore qui n'explore en fin de compte que les limites de sa propre musique consignée dans sa discographie passée. La cause en est évidente, depuis sa naissance, Chokebore ne vit que par et pour la scène, européenne de surcroît et s'est coupé de toute actualité musicale. Ils dérivent ainsi en iceberg libre, sur la mer d'un certain rock alternatif. Il est alors assez intéressant de mesurer l'écart qui s'est créé entre Chokebore et ses condisciples américains. Pas le moindre début de trace de post-rock, d'emocore ou de slowcore ici, juste des restes de punk-rock, de post-hardcore et de grunge assagi et mûr. Chokebore est un vrai cas de darwinisme musical.

Toute adhésion à cet album, exilé de toute mouvance musicale ne se fera alors que sur base d'affinités personnelles, il vous suffira d'être perméable à la subjectivité de Troy, à ses émotions sourdes, perdues depuis longtemps avec Chokebore dans l'espace-temps comme un iguane des Galápagos. Avec 'Black Black' la seule relation sera celle d'amour / haine obsessionnelle. Il conviendra de toujours nager, vers la surface, vers l'oxygène pour ne pas couler, mort de fatigue.

Didier

Matamore (mai 2001)