Interview : Troy, 22 septembre 2001, Rubber Gloves, Denton, TX (USA)

"Chokebore is hungry, but we like to make good music"

Quelques jours après la catastrophe du 11 septembre, Chokebore présentait ses nouveaux morceaux en première partie d'Unwound à Denton, une petite ville universitaire perdue au nord du Texas, dans la banlieue de Dallas. Malgré un concert assez terne, qui souffrait franchement de la comparaison avec le mur du son d'Unwound, It's a Miracle, le 5e album de Chokebore, dissipera quelques mois plus tard la déception, en révélant ses qualités ultra-mélodiques au fur et à mesure des écoutes, comme d'habitude avec le quatuor "emopoprock" originaire d'Hawaï.
Mais retournons donc fin 2001, à l'issue de ce concert, pour écouter Troy B. Balthazar, chanteur et guitariste du groupe, nous parler de sa musique.

Troy : Nous faisons de la musique mélancolique. Elle est assez brute, avec beaucoup de basse et de batterie, mais je la trouve aussi très triste et très intense.

Addictive Noise : Et les paroles que tu écris, sont-elles aussi tristes et émotionnelles que la musique ?

Troy : Oui, j'essaye. Je n'ai pas envie de parler de choses banales, mais de choses qui sont très intenses. Je ne sais pas si j'y arrive, mais c'est ce que j'essaye de faire, parce que c'est ça que j'aime.

AN : De quoi parlent-elles ?

T : J'essaye de comprendre ce que tous les gens ont dans la tête. Et tu sais ce que tout le monde a dans la tête ? Tout le monde veut être quelqu'un de bien, tout le monde veut qu'on le leur dise, qu'on les prenne dans les bras et qu'on leur dise que tout va bien. Tout le monde veut ça ; moi y compris.

AN : Peux-tu me parler du nouvel album que vous préparez (It's a Miracle) ?

T : On est en studio en ce moment. On a arrêté d'enregistrer pendant 2 semaines pour cette tournée, mais en rentrant à Los Angeles, on a encore 2 ou 3 semaines de studio, et je pense que ça va être un bon disque ! On essaye de nouvelles choses, avec plus de piano et plus d'acoustique, on mélange des sons différents. L'essentiel, dans chaque album, ce sont les chansons, si elles sont bonnes ou non. On essaye juste de faire de meilleures chansons. Je ne sais pas pourquoi, c'est comme ça.

AN : Tu me fais penser à Dr. Jekyll et Mr. Hyde. Quand on écoute vos disques, ou quand vous êtes passés au Donald's Pub à Tours en acoustique il y a quelques années, tu as l'air très calme, mais sur scène, tu sautes partout...

T : Non, non... c'est toujours calme dans ma tête. Je veux qu'on soit calme. Je veux être pur et calme, je veux être simple, et "beau", d'une certaine manière. C'est ce que je m'efforce d'être. C'est ce que je veux, et c'est ce que j'entends. Les gens me disent que je suis une autre personne sur scène, mais pour moi je suis le même. C'est très intense d'être sur scène, tu ressens vraiment l'adrénaline. Je veux jouer de plus en plus et faire encore plus de musique. Je joue aussi de la musique acoustique avec un side-project, B. Balthazar. J'ai déjà écrit plein de chansons, et je sors bientôt un album en France et aux USA.

AN : Qu'est-ce qui t'as motivé à monter ce nouveau projet ?

T : C'est parce que j'ai plein de chansons, et certaines sonnent mieux avec une guitare sèche. Celles que je trouve mieux en acoustique, je les garde pour B. Balthazar, et celles qui sonnent mieux avec un groupe sont pour Chokebore.

AN : Et tu vas tourner tout seul ?

T : Ouais !

AN : Il n'y aura vraiment que de la guitare sèche, ou est-ce que tu vas rajouter des bandes ou d'autres sons ?

T : Il y aura sûrement des petits bruits sur un magnétophone, du yukulele -la guitare traditionnelle hawaïenne-, et d'autres sons bizarres, mais surtout des chansons. Pour moi, il n'y a que ça qui compte. Si c'est une bonne chanson, ça me suffit.

AN : Vous avez l'air d'apprécier la France. Vous y tournez assez souvent.

T : Oui, en effet, on aime beaucoup être en France. On était justement à Saint Malo le mois dernier, c'était cool. On adore être là-bas. J'espère qu'on pourra y passer pas mal de temps l'an prochain. On a beaucoup d'amis là-bas qui comptent vraiment pour nous.

AN : Y avez-vous rencontré des groupes que vous aimez ?

T : Plein... Il y a beaucoup de bons groupes en France : Dèche Dans Face de Bordeaux, Prohibition aussi sont cool, j'aime bien Purr, de Paris... A chaque fois qu'on y va, on trouve de nouveaux groupes qui sont bien, donc c'est dur de se rappeler.

AN : Que penses-tu des événements de la semaine dernière (le 11 septembre) ?

T : Putain, c'est un vrai désastre !

AN : Que penses-tu de Bush et de sa politique ?

T : Bush est un idiot, c'est un imbécile. J'aimerais dire aux Français que je suis désolé pour ce que Bush et les Etats-Unis vont probablement faire...

AN : Es-tu politiquement engagé ?

T : J'essaye de ne pas l'être, parce que la politique me met en colère. Ce n'est pas moi, ce sont les autres. Je ne suis pas le pays. Je ne crois pas en ce qu'ils croient. Nous sommes moins conservateur.

AN : Je trouvais déjà que les gens ici au Texas étaient très conservateurs, mais maintenant ils le sont encore plus. Ils se replient sur la religion et les valeurs traditionnelles...

T : Oui, que veux-tu ? On ne peut pas changer les gens, parce que ce sont des individus. C'est ce en quoi je crois. J'ai confiance dans les individus, et j'espère que les gens ont un cerveau, et qu'ils s'en servent avant d'agir... Mais ce qui est arrivé est tragique, et je suis navré.

AN : Je n'ai plus de questions. As-tu quelque chose à ajouter ?

T : Tu sais, je pense que dans les années qui viennent, les choses vont être terribles dans le monde, et je voudrais dire que parfois, il est bon de se reposer et d'écouter de la musique, parce que ça t'emporte ailleurs. C'est ça que je veux -être loin de cette merde. Si tu regardes l'Histoire, il y a toujours des guerres. Moi, j'essaye juste de jouer de la musique.

AN : Alors, qu'est-ce qu'on peut attendre de l'avenir de Chokebore ?

T : D'abord un nouvel album -le meilleur, j'espère. On a plein de chansons ; avec un peu de chance, on continuera à jouer de la musique belle et intense.

"I'm fucking starving, man ! But it's OK, I'd rather starve and be free..."

AN : Au fait, comment se fait-il que vous n'ayez pas encore trouvé de label pour l'album ?

T : C'est parce que la musique, ça n'a rien à voir avec le business de la musique. La musique est pure ; le business est corrompu. Il n'y est question que d'argent, et on n'est pas très bon dans ce domaine. Mais j'apprends, parce que je n'ai pas le choix. J'aimerais faire de la musique toute la journée. J'aimerais ne pas avoir à penser au label, à l'argent et à toute cette merde.

AN : Vous êtes obligés de bosser à côté ?

T : Non, pas moi. Mais je n'ai pas de thune. Je meurs de faim ! Mais c'est pas grave. Je préfère mourir de faim et être libre ! Ce n'est que mon avis. Je comprends que les gens aiment consommer. Mais moi ça ne me dérange pas de mourir de faim. Je n'ai rien mangé hier et aujourd'hui. J'ai juste pris un muffin. J'ai trop la dalle ! Chokebore a faim ! Mais on aime faire de la bonne musique.

AN : Ils ne vous donnent rien à manger dans les salles de concert ?!!!

T : Non, pas aux Etats-Unis ! Seulement en Europe. C'est pour ça qu'on aime l'Europe : à chaque concert il y a de la bouffe !

Matthieu

Addictive Noise (novembre 2003)